L’œuvre de Julien Gracq laisse planer sur le dernier quart de siècle une étrange et discrète présence ; Si nombreux sont les gens de lettres qui lui accordent d'emblée leur totale adhésion et voient en Julien Gracq l'un des plus grands romanciers de notre époque (1), le critique se trouve gêné devant une œuvre qui oppose à l'arsenal méthodologique, le mystère d'un charme insondable, d'un envoûtement ineffable (2). L’œuvre résiste à la critique analytique parce que sa valeur réside dans l'enchantement qu'elle procure et que détruit l'analyse. Certes Julien Gracq est un écrivain consacré et les manuels scolaires l'accueillent volontiers, mais c'est pour en faire un écrivain indépendant et marginal, et les extraits de ses récits qu'insèrent certaines histoires de la littérature, sont bien souvent, peu caractéristiques.
Pour tous, Julien Gracq est celui qui, le 2 décembre 1951 a refusé le Prix Goncourt (3) qu'on lui décernait pour son dernier roman, Le Rivage des Syrtes. (4), après avoir dénoncé les "bassesses de notre système littéraire" dans un violent pamphlet : La Littérature à L'Estomac (5). Son œuvre est réduite à ce jour à un ensemble de récits poétiques : Au Château d'Argol (6), Un Beau Ténébreux (7), Le Rivage des Syrtes (8), Un Balcon en Forêt (9), et enfin La Presqu'île, ensemble de trois textes, dont le dernier Le Roi Cophétua paraît être le seul à justifier le nom de récit, tandis que les deux premiers, La Route, et La Presqu'île (10), sont plus proches des poèmes en prose, réunis dans l'ouvrage Liberté Grande (11) que les récits précédents. A ce jour, dans son unique pièce de théâtre Le Roi Pêcheur (12) Julien Gracq a montré, en rajeunissant le mythe médiéval et Wagnérien de Parsifal, qu'il pouvait aborder d'autres pensées littéraires.
Outre des conférences, des préfaces, des études critiques réunies dans Préférences (13), où Julien Gracq a montré son intérêt pour divers écrivains, une œuvre plus complète est consacrée à André Breton, Quelques aspects de l'Ecrivain, (14).
Deux essais originaux, Lettrines (15) et Lettrine 2 (16) illustrent la définition de Raymond Jean selon laquelle Julien Gracq serait : "Pamphlétaire, professeur d'histoire et promeneur surréaliste" (17).
Les articles de journaux ne manquent pas à son sujet, et la sortie de ses livres est un événement dans le monde des Lettres.
Il faut dire que la beauté de son style, la puissance de ses images, l'étrangeté et la poésie de ses récits le font classer parmi les maîtres de la littérature contemporaine.
Menant une vie discrète, partagée entre son métier de professeur et son passe-temps favori d'écrivain "Julien Gracq" a continué son chemin, entouré de l'estime générale (...), avec la même modestie, la même rigueur, le même souci d'écrire des livres justes". (18)
La récente publication des Cahiers de l'Herne (19), entre autres mérites, a fait ressortir, dans sa bibliographie la disproportion existant entre le nombre élevé d'articles parus au sujet de Julien Gracq, dans les divers journaux et revues, en France et à l'étranger, et le nombre très réduit d'ouvrages entièrement consacrés à lui. Si l'on excepte les mémoires de Maîtrise et les thèses de Doctorat, non signalées dans les Cahiers de l'Herne, (Julien Gracq en connaît une quinzaine et on peut supposer qu'il y en a beaucoup plus ), on constate qu'en France, un seul livre a paru à la librairie José Corti : "Dramaturgie et Liturgie dans l'Oeuvre de Julien Gracq" (20) d'Annie-Claude Dobbs. Dans la collection Archives des Lettres Modernes, André Péyronnie a consacré 64 pages au problème très particulier de La Pierre de Scandale du Château d'Argol (21). A l'étranger, signalons la thèse de Bernhild Boie, Hauptmotive in werke Julien Gracq (22). La revue belge Marginale (23) lui a réservé un numéro spécial, réunissant une dizaine d'articles. Enfin, ajoutons le petit livre indispensable à tout étudiant, abordant Julien Gracq, paru dans la collection des classiques du XXe siècle (24).
Constatons que la liste est brève et laisse quelque peu perplexe sur les raisons qui ont pu motiver cette attitude réservée de la critique universitaire, surtout en France. Il est certain que les grands noms attachés à l’œuvre de Gracq, comme le sont ceux de Jean Paul Weber (25), de Jean-Louis Leutrat, et surtout de Michel Guiomar (26) appartiennent à une génération qui a vu l'éclosion des œuvres majeures, et il est toujours prématuré de consacrer de grands ouvrages critiques, à un écrivain, toujours susceptible de produire de nouveaux chef-œuvres ; Pourtant certains lecteurs se passionnent pour son œuvre. Les nombreuses rééditions (27) le prouvent de même que les récentes adaptations à la télévision (28), et au cinéma (29). l’œuvre de Julien Gracq est plus que jamais vivante et d'actualité artistique (30).
Mais le critique universitaire se trouve devant une œuvre difficile à saisir, comme beaucoup d’œuvres surréalistes ; une fluidité toute musicale ne peut dissimuler son opacité, profonde, ténébreuse, dont les divers éléments, qu'ils soient fantastiques, surréalistes, mythiques, hermétiques, sont remagnétisés (31) et réordonnés à partir de pôles inconnus. Julien Gracq est plus qu'un romancier, c'est un poète. A la lecture de ses œuvres on est frappé par la simplicité de l'action, par l'absence de justifications psychologiques aux actions des personnages. Les récits sont dépouillés, ils mettent en scène un petit nombre de personnages se mouvant dans un lieu retiré, et privilégié, de par sa nature. A mi-chemin entre le rêve et la réalité, ces êtres attendent un événement, qui presque invariablement se trouve être la Mort. Aucune angoisse métaphysique, aucune étude psychologique, pas ou peu d'action, mais de rêves éveillés, des évocations de paysages entrecoupées de développements philosophiques.
Julien Gracq ne cherche pas à varier ses histoires car il n'est pas un romancier mais un poète. Il vérifie chaque fois les étapes de sa recherche intérieure. La rencontre de certaines personnes, la vue de nouveaux paysages, la confrontation avec de nouvelles pages d'histoire ou de philosophie, l'étude de religions nouvelles donnent une impulsion à sa sensibilité.
Les critiques (32) ont mis en valeur les sources littéraires de son œuvre : le roman noir (32) avec Walpole, Ann Radcliff, Lewis, Maturin, la littérature fantastique avec Edgard Poe, les grands érotiques avec Sade, les philosophes avec Hegel, Kant (34), les romantiques avec Novalis (35), Arnim, Nerval, les symbolistes avec Mallarmé, Valéry (36), et enfin, les poètes maudits et marginaux avec Lautréamont (37), Rimbaud (38), Apollinaire. Tout cela n'est pas très original car ces noms se trouvent dans le bagage littéraire de tout surréaliste. Mais nous soulignerons plus particulièrement l'influence qu'ont pu exercer Wagner (39) et André Breton (40) sur l’œuvre de Julien Gracq.
Les thèmes de la mer, de la femme, ont été étudiés par Jean Paul Weber (41) ; ceux de l'attente, du magnétisme, du théâtre par Jean-Louis Leutrat (42). Michel Guiomar a mis en lumière les problèmes de la mort, le thème du crépuscule et de l'insolite (43). Il semble que l'étude des thèmes, des leitmotivs, des sources littéraires, ait été suffisamment approfondie par des universitaires et critiques compétents pour qu'on n'y revienne pas.
Tout paraît avoir été écrit sur l’œuvre de Julien Gracq et cependant on note une impuissance de la critique à énoncer un discours cohérent à son sujet. Jean-Paul Weber (44) en dégageant dans l’œuvre de Gracq un thème unique dont il explique le rappel fréquent par un épisode de la vie de l'écrivain enfant, tente de donner une cohérence à l’œuvre. Le "thème unique" permet en effet de rendre compte de certaines ambiguïtés du récit et de donner une unité aux détails poétiques qui ne peuvent s'expliquer que par un choix de l'inconscient imaginaire.
Cependant même si l'on admet les explications de J.P Weber il reste qu'une telle méthode semble négliger le but essentiel de la critique littéraire : mettre en valeur les vertus poétiques du texte lui-même (45). Si quelques thèmes seulement construisent l’œuvre, c'est leur modulation constante, leurs rappels, leurs illustrations variées qui constituent la substance poétique du texte. C'est dans une telle direction que va tenter de s'orienter notre recherche qui, sans perdre de vue l'unité de l’œuvre, essayera de montrer comment quelques thèmes s'animent dans un faisceau constamment renouvelé de lignes narratives et descriptives. Pour étudier la création poétique de l’œuvre de Julien Gracq, il est nécessaire maintenant de définir notre méthode.